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Neuf mille enfants mariés en Iran pendant l'été 2020

janvier 21, 2021
Maryam Dehkordi
Lecture de 5 minutes
Selon le dernier rapport du Centre de statistiques d’Iran, 9 058 filles âgées de 10 à 14 ans ont été mariées en Iran durant l’été 2020.
Selon le dernier rapport du Centre de statistiques d’Iran, 9 058 filles âgées de 10 à 14 ans ont été mariées en Iran durant l’été 2020.
Samaneh Savadi, avocate et militante des droits des femmes, a déclaré à IranWire que certains législateurs considèrent toujours le mariage des enfants comme « un heureux événement ».
Samaneh Savadi, avocate et militante des droits des femmes, a déclaré à IranWire que certains législateurs considèrent toujours le mariage des enfants comme « un heureux événement ».

Selon le dernier rapport du Centre de statistiques d’Iran, 9 058 filles âgées de 10 à 14 ans ont été mariées dans le pays pendant l'été 2020. La publication des données, le 31 janvier, coïncidait avec le début des célébrations de l'anniversaire de la révolution iranienne. Le rapport indiquait également que 188 divorces impliquant des enfants avaient eu lieu au cours de la même période.

Au fil des ans, des députés ont tenté d’endiguer cette pratique du mariage des enfants en augmentant l'âge légal du mariage. Mais à chaque fois, cette initiative s'est heurtée à la résistance d'autres députés, ou à la condamnation et à l'opposition de personnalités religieuses extrémistes.

Inspiré par la religion et le patriarcat; maintenu par l'ignorance et la force

Interrogée par IranWire sur les raisons pour lesquelles cette pratique restait autorisée par les législateurs, Samaneh Savadi, avocate et militante des droits des femmes a déclaré : « Vous considérez le mariage des enfants comme une tragédie. Mais pour certains législateurs, le mariage d’une petite fille, même quand elle n’a que neuf ans, n’a rien de tragique. Au contraire, c’est pour eux un heureux événement ».

Les législateurs qui promulguent des lois sur le mariage fondées sur la jurisprudence islamique se réfèrent souvent à un texte d'un érudit musulman du huitième siècle, Imam Sadiq. Selon lui, un « père heureux » ne doit pas permettre que sa fille ait ses règles chez lui. Cette interprétation particulière de l'islam constitue aujourd'hui la base du droit matrimonial iranien.

De plus, selon Savadi : « Dans la pensée patriarcale, le mariage permet à une femme de s’épanouir : plus une fille se marie jeune, mieux elle se portera. Le mariage est donc un motif de réjouissance. »

Selon les statistiques officielles, un nombre négligeable de mariages d'enfants se termine par un divorce. Au deuxième trimestre de l'année dernière, par exemple, plus de 9000 mariages ont été enregistrés, mais seulement 188 divorces. Pour les partisans du mariage des enfants, ces statistiques démontrent le succès relatif de ces unions.

Mais en réalité, ces mariages ont souvent lieu dans des communautés rurales et superstitieuses, dans lesquelles l’enfant ne pourrait pas échapper au mariage même s’il le voulait, pointe Hamed Farmand, un militant des droits des enfants. En Iran, même les femmes adultes qui vivent dans de grandes villes, qui ont des connaissances juridiques, une éducation, des compétences professionnelles et d'autres ressources, ont parfois des difficultés à divorcer.

« En général, les enfants qui sont contraints par leur famille à se marier jeunes ne connaissent pas leurs droits », ajoute Farmand. « Et même si certains d’entre eux protestent, leurs proches les forcent souvent à endurer leur sort. C’est pour ça que le nombre de divorces est faible. Cela n’a rien à voir avec la stabilité des mariages. »

« Plus l'enfant est jeune, plus les conséquences du mariage sont néfastes et plus ses droits sont bafoués. Le mariage réduit l'accès de l'enfant aux ressources qui auraient pu lui permettre de se développer », poursuit Farmand. « Et dire plus de 9 000 enfants ont été privés de leurs droits de cette manière en seulement trois mois ! »

Masoumeh Ebtekar, la vice-présidente iranienne pour les femmes et les affaires familiales, avait reconnu que 30 000 mariages impliquant des filles de moins de 14 ans avaient lieu chaque année dans le pays. Mais pour Hamed Farmand, « les statistiques citées par Mme Ebtekar datent de 2018, et elles n’ont pas été mises à jour. Vu le nombre de mariages enregistrés au deuxième trimestre 2020, la situation est clairement préoccupante. »

La puberté n'est pas une condition

L'un des commentaires les plus controversés sur le mariage des enfants est attribué à Hassan Rahimpour Azghadi, un éminent savant chiite conservateur. « Dans l'islam », a déclaré cet expert, « il n'y a aucune limite d'âge pour le mariage. On peut même se marier à l'école primaire. » Rahimpour Azghadi, qui est également membre du Conseil suprême de la révolution culturelle, estime que « l'islam pense ouvertement la relation entre une fille et un garçon ». Défendant le mariage des enfants, il précise : « L'islam recommande de se marier dès que l'instinct sexuel commence à s’éveiller, avant même qu’il ne soit complètement éveillé. L'islam ne fait pas du tout de la puberté une condition du mariage. »

Selon la loi islamique, l'âge de la puberté est de neuf ans pour les filles et 15 ans pour les garçons. L'enregistrement des mariages pour les filles de moins de 13 ans et les garçons de moins de 15 ans est soumis à « l'autorisation du tuteur, et le mariage doit être jugé opportun par un tribunal compétent. »

Selon l’interprétation de la charia retenue par la République islamique, n’importe qui peut réciter le verset du mariage. Cela signifie qu'un père peut marier sa fille et conduire lui-même la cérémonie : le mariage aura quand même une valeur légale. Dans certaines régions d'Iran, ces mariages à domicile sont fréquents, et ils échappent au Centre de statistiques. Et comme les filles ne sont pas éduquées, elles n’ont aucun moyen de rompre le contrat.

Hassan Norouzi, porte-parole de la Commission judiciaire du dixième parlement iranien, était l’un des plus fervents partisans historiques du mariage des enfants. « Ma propre grand-mère s'est mariée à l'âge de neuf ans », a-t-il dit un jour, « et ça ne lui a posé aucun problème! »

Des précédents historiques trompeurs

« Le patriarcat n’approuve pas que les femmes aient accès aux ressources, à la connaissance et au savoir », répond Samaneh Savadi lorsqu’on lui demande pourquoi les décideurs comparent les femmes et les filles d'aujourd'hui à celles d'il y a deux ou trois générations - et citent les expériences de leurs grands-mères lorsqu'ils discutent des changements législatifs d’aujourd’hui.

« Celles qui s’écartent de la norme sont souvent accusées ‘d’indécence’ et de ‘manque de féminité’. On essaie de faire passer le mariage des petites filles, le fait que les femmes servent leur mari et aient beaucoup d’enfants, pour une marque de patience et de sacrifice. On dit que c’est bon pour les femmes. C’est pour ça qu’on entend rarement les voix des femmes qui se marient enfants. »

Farmand souligne également: « N'oubliez pas que la majorité de ces mariages sont entre des filles de 10 à 14 ans et des hommes adultes. Il s’agit d’une relation de pouvoir, dans laquelle l’enfant n’a ni la possibilité ni la capacité de se défendre contre d’éventuelles menaces, violences et viols conjugaux. »

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